P&P n°257 : Psychologue en terres médicales (oct 2018)

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Description

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Psychologue à l’hôpital, quelle drôle d’idée. C’est le domaine des médecins, des infirmiers, des aides-soignants… On y est de passage, plus ou moins longtemps, parce qu’on a mal au corps. On vient montrer, faire examiner un membre, un organe, un signe qui intrigue, inquiète, fait mal… On y passe sous des rayons, des ondes, on y est palpé, intubé, découpé, on en ressort médiqué, plâtré, recousu, bref, c’est de matière, de viande et de viscères que s’occupe l’hôpital. Alors des psychologues ? Ici ?

Soigner est une expérience complexe, être hospitalisé aussi. La question que pose le titre de ce dossier, question implicite, est celle de l’hospitalité qui s’offre – ou se refuse – à chacun dans ce lieu de soins. Beaucoup d’auteurs que nous vous présentons ici l’ont entendue, l’ont prise à bras le corps, pour dire les heurs et malheurs de leur pratique, analyser la violence d’un système ou
proposer des voies de dégagement.

Comme premier accueil dans cette thématique, nous vous proposons le texte de Charlotte Cousty et Claire Saarbach. Leur titre, à soi seul, le justifie : « Articuler psychique et somatique ». C’est bien la première chose à penser à ce sujet ! Que fait un psychologue dans un service de soins somatiques ? De la psychologie, vraiment ? Eh bien oui, il y travaille avec le psychisme comme matériau, comme n’importe quel confrère. Ce qui spécifie sa pratique, c’est la modalité de rencontre avec l’autre humain qui s’adresse à lui. Un corps, nous y revoilà, abîmé, cassé, douloureux… La suite est le déploiement d’une parole, d’une subjectivité.

Émilie Demule traverse le miroir et nous présente la face la plus sombre du continent que nous explorons : il n’y a qu’inconfort et frustration dans « Désenchantement en terres hospitalières ». Quel suivi possible quand on ne fait que croiser un patient au gré de ses hospitalisations et en fonction du temps réglé par les soins ? Quel travail avec une équipe quand on n’a pas de langage commun, qu’il ne faut ni se perdre en essayant de parler soignant ni s’accrocher à son patois ? Et là n’est pas le pire. Avec l’auteur, vous traverserez des lieux sans âme, sans affect, sans autre ; vous chercherez un point d’équilibre, un îlot de pensée vivante entre le diktat des protocoles, des procédures, du travail en flux tendu qui réduit toute signification à une pensée opératoire…

Terres hospitalières pour qui se demande-t-on en terminant son texte, puisqu’au final nul n’y est bienvenu !

Autre approche, autre style, Alice Fakhri nous emmène à sa suite dans un monde de symboles et de patience. Une expérience personnelle, nourrie de douceur, d’une grande tendresse et portée par une musique particulière, qui ne nous laisse pas indemne.
Un homme vieillissant, malade et une psychologue se rencontrent. Quelques paroles, un silence qui n’est pas vide, la mort, une tomate et un au revoir jamais dit traversent leur dialogue. Qu’en a appris la psychologue ? Qu’a-t-elle osé qui a eu quelque effet ? Audaces, trouvailles et interrogations, « Quand la maladie rencontre le poétique » nous amène au plus près d’une fin de vie qui ne termine peut-être pas tout.

Nous avons choisi de vous présenter à la suite « Quand penser n’est plus possible », pour le contraste qu’il offre avec le précédent. D’une grande rigueur, théoriquement très étayé, il propose en premier lieu un éclairage conceptuel précis. Puis, nous rencontrons avec l’auteur ce monsieur qui, ayant perdu ce qui nous leurre tous, désespère de vivre. Alors, avec les outils précis et épurés de sa lecture lacanienne, Lolita Versini nous montre comment une pensée peut se remettre en route, le désir se relancer et le temps devenir à nouveau habitable, même quand on sait que la vie est presque à son terme.

À l’autre bout de cette vie, dans ce qu’on en imagine du moins, l’enfance. « Comment annoncer une mauvaise nouvelle en pédiatrie » ? Partant de leur expérience de formation avec des internes, Alexia Challan Belval et Leslie Oderda éclairent leur propos par des séquences de jeux de rôle. Elles relatent les écueils auxquels se sont heurtés les apprentis-médecins et ce en quoi leur parole de psychologue a permis aux étudiants un pas de côté. Tenir compte de l’autre, de son ressenti ; s’écouter un peu soi-même ; faire avec les contraintes de l’hôpital. Les deux auteurs nous livrent quelques clefs de leur travail dans ce texte richement illustré.

Après ce moment d’ouverture et d’espoir, nous avons voulu vous proposer une analyse de ce qui, si l’on y regarde de près, embarrassait ces internes. Danielle Dodier nous prévient d’emblée que la place du psychologue est à conquérir, mais aucune place n’est habitable au début de « Un partenariat à construire ». Le patient, pourtant raison d’être de l’hôpital, est très vite oublié dans les enjeux de pouvoir qui minent le fonctionnement des services, il finit réduit en usager (usagé irait tout aussi bien). Les personnels médicaux et paramédicaux, détenteurs du savoir, sont emportés par l’obligation de résultats dans un mouvement de dénégation de la subjectivité des patients et de la leur propre. D. Dodier nous fait alors passer par l’anthropologie du soin pour nous décrire cette maladie des soignants, narcissisme déficitaire qui se cache derrière un masque de technicité. Et le psychologue dans tout ça ? Dernier arrivé, il lui faut ouvrir l’espace pour un autre discours… Dépassant les conflits de territorialité, les différents professionnels vont devoir s’allier dans un partenariat fécond tant pour la structure que pour ceux qu’elle a pour mission d’accueillir.

« Quand médecins et psychologues collaborent » semble répondre au texte précédent. Sandra Faberger, psychologue, donne le ton en choisissant d’écrire avec un médecin, Aline Abiramia et un chef de service, Astrid Aubry. Leur quotidien est le soin aux personnes souffrant de démence, et plus particulièrement celles souffrant de troubles du comportement. Autant vous dire que ces dernières mettent un joli bazar dans les services, tant elles sont elles-mêmes envahies et perturbées. Les trois auteurs s’appuient sur les échecs thérapeutiques constatés lors d’une prise en charge pour exposer une théorie : celle des effets du stress posttraumatique sur la démence. Cette approche rend indispensable les liens, maintes fois faits et refaits, tissés serrés, entre le somatique et le psychique. La question de la place du psychologue ne se pose même pas : elle est prise dans ce nouage.

Revenons avec les enfants, mais cette fois ils sont visiteurs, presque passagers clandestins même. Imaginons un adulte hospitalisé en réanimation. Il appartient alors au corps médical le temps de son séjour dans le service. Que faire lorsque son enfant demande à le voir ? C’est la question à laquelle François Thomas s’attache dans « Plusieurs imaginaires pour une réalité. L’accompagnement de l’enfant en réanimation ». Face aux imaginaires qui flambent de toutes parts, il se lance dans un travail de parole, de mise en mots qui permet à la petite fille ou au petit garçon de se réinscrire dans son histoire familiale. Le vécu subjectif de cet enfant est nommé, tout comme ce que donne à voir et à entendre l’hôpital : les bruits, les gens, les mouvements, le corps machinisé du père ou de la mère inconscient… Sa conclusion ramasse de façon claire et concise son travail : par-delà l’enfant, c’est toute la famille qui est prise en soin dans cet accompagnement attentif et bienveillant.

Nous vous proposons ensuite de changer d’angle de vue et de modalité d’intervention : deux psychologues travaillant en équipe mobile nous présentent deux textes très différents et à mon sens complémentaires.

Pour commencer Natacha Szeps, dans un court article qui va à l’essentiel, présente les principaux empêchements à cet exercice apparemment périlleux : être « Psychologue en équipe mobile de soins palliatifs ». Exercer dans cette équipe en particulier, de plus dans ce service-là, influe sur le travail du psychologue et lui complique la tâche, l’institution hospitalière elle-même ajoutant de la complexité à tout cela. La conclusion de ce texte préconisant, ce me semble, une meilleure collaboration entre les différents intervenants, n’est pas sans évoquer certains aspects de « Trace et liens à l’épreuve de la mobilité ». Anne Chirac nous y parle des difficultés qu’elle rencontre dans sa pratique, dans un texte sensible qui s’ouvre, à la fin, sur des perspectives de travail permettant de sortir de la violence d’un quotidien pour le moins éprouvant. Elle expose sans concession l’épuisement, la presque-mort psychique qui guette : rentabilité, efficacité et technicité règnent dans le monde qu’elle nous décrit. Puis, une pause quasi-miraculeuse, à la fois souffle et temps d’écriture. Le psychologue devient tisseur de lien, avec son temps propre, celui du psychisme, grand questionneur aussi face aux certitudes nécessaires du corps médical. Il tente, patiemment, de faire entendre aux soignants qui l’entourent que c’est le patient qui est leur centre afin que, chacun de sa place et ensemble, ils puissent accueillir la souffrance de ceux qu’ils tentent de guérir.

Pour clore ce dossier, deux auteurs qui ont choisi de traiter de l’éducation thérapeutique comme moyen de garantir la prise en compte du sujet désirant que reste, quoi qu’il arrive, un patient.
L’humour d’Alice Moulis nous rafraîchit, sa culture nous ouvre l’esprit, sans pour autant nous détourner de son sujet : la relation de soin aux patients non compliants. Le transfert des soignants est, nous rappelle-telle, l’indispensable soutien de cette relation. Et quand celui dont l’équipe veut le bien refuse d’être un bon malade qui se plie à tous les actes et prescriptions qui visent, lui assure-ton, à sa guérison, voire qu’il se met en danger en ne pliant pas ? Alors le psychologue vient aider le personnel à maintenir un investissement suffisant du patient pour poursuivre sa mission. Démontant avec clairvoyance les conceptions binaires, normatives et idéologiques qui opposent le désir de l’institution et celui du malade allant jusqu’à effacer toute dimension psychique, A. Moulis reprend point par point les butées de la relation thérapeutique pour faire place à chacun dans sa subjectivité. Son « Pour un sujet compliant au traitement. Enjeux éthiques de l’éducation thérapeutique » est un plaidoyer pour la vie, « où qu’elle bouge, où qu’elle vire, avant, arrière » (je me permets ici de citer Withman dans « Chanson de moi-même »).
Enfin, « Sos dépannage relationnel » nous donne envie de renouveler, avec Françoise Taïebi, l’éducation thérapeutique. Cette psychologue démêle, avec la modestie que donne une pratique éprouvée, le noeud de maladresse, d’angoisse, de méfiance et de colère qui embrouille la relation entre un monsieur malade et son jeune médecin pour le moins dépassé. Elle en détisse ensuite les fils, dévoilant au passage les logiques à l’oeuvre et les dérives possibles, pour proposer un dispositif pratique, simple et intelligent, qui permette aux médecins et patients, chacun avec ses croyances, représentations, attentes, de s’entendre et de se comprendre.

Je garde le mot de la fin pour moi : honnêtement, l’annonce du thème de ce dossier ne m’avait pas enthousiasmée. Au fil des numéros de P&P, je croyais avoir fait le tour des déceptions et des inventions des psychologues à l’hôpital. Je me trompais, vous vous en doutez. L’institution hospitalière a changé, peut-être ni plus dure ni plus violente qu’avant mais imposant de nouvelles injonctions, faisant peser de nouvelles contraintes, poussant nos confrères à de nouvelles désillusions. Mais gardez surtout en tête leurs bricolages, leurs audaces, la tranquille assurance avec laquelle ils gardent leur cap.
Et si, au fil des pages, leur dire, que nous les avons aidés à polir et repolir – merci à eux de leur patience et de leur persévérance – a accroché en vous un petit bout de désir, beaucoup reste à écrire dans nos prochains numéros. Sans oublier ceux que tente l’orfèvrerie du travail de relecture : le Comité de rédaction est une petite nef où, du capitaine au moussaillon, nous sommes prêts à nous serrer un peu pour accueillir de nouveaux rameurs !

Je me tais à présent pour vous laisser entrer dans ce pays à la fois hostile et luxuriant que sont les terres hospitalières.

Pour le Comité de rédaction
Céline Zadigue

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