LES PSYCHOLOGUES EXERCANT A LA PROTECTION JUDICIAIRE DE LA JEUNESSE ET LA CRISE COVID 19

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Depuis les mesures de confinement prononcées par le gouvernement face à un contexte de crise sanitaire, les psychologues qui travaillent dans le cadre de la justice des mineurs ont à penser la continuité des prises en charge auprès des mineurs, jeunes majeurs et de leur famille.

 

Les situations des suivis en milieu ouvert dont les services sont fermés, des jeunes hébergés en foyer, en CEF, des jeunes placés en famille d’accueil ou qui sont incarcérés soulèvent un ensemble de préoccupations qui s’échangent actuellement entre les psychologues.

 

Le confinement de la population est une expérience inédite d’isolement forcé, source d’anxiété pour tous. Le fait de ne pas être libre de ses mouvements majore les risques psychiques, avec des effets qui vont se différer dans le temps.

 

Mais la nécessité de suspendre ses activités quotidiennes et ses relations sociales impacte particulièrement les adolescents que nous recevons. Dans leur fonctionnement prédominent souvent l’immédiateté et le temps présent ; leurs repères sont essentiellement ceux du dehors de la cellule familiale, de l’affiliation au groupe de pair du quartier et le regroupement physique est essentiel, avec des déplacements dans un espace d’économie parallèle qui rythment leur quotidien. Toutes ces modalités de fonctionnement sont à ce jour impactées par des mesures gouvernementales dont le sens n’est pas toujours intégré. Ce défaut de sens est à entendre du côté d’une défaillance dans le rapport à la loi, en lien avec la fragilité des instances surmoïques, problématique psychique centrale dans l’appréhension des passages délictueux à l’adolescence.

 

La question du corps est un enjeu important à cet âge de l’adolescence où les angoisses peuvent être vives. Il sera alors important de désamorcer les fausses informations qui circulent sur Internet et d’encourager le dialogue en cas d’anxiété débordante ou d’idées persécutrices. Cet état psychique lié à la contagion ne doit pas être négligé mais s’inscrit aussi parmi d’autres modalités. Le corps de ces jeunes garçons et jeunes filles que nous rencontrons, exprime une nécessité voire une exigence à être mis en mouvement, à s’éprouver dans l’action, le sport, la sexualité, la prise de toxiques. Sans cesse, le regard de l’autre est appelé dans une réassurance sur la valeur de soi : se montrer, s’exposer se confronter. La mise à l’arrêt de ces modalités de fonctionnement pour vivre au quotidien contraint l’adolescent(e) à trouver des aménagements psychiques nécessaires pour faire face aux bouleversements externes et internes. Cette passivité obligée et les empêchements des mises à l’épreuve de soi, la peur du manque, de l’ennui peuvent provoquer des débordements au niveau pulsionnel et comportemental et/ou des effondrements psychiques qui nécessiteront un accompagnement psychologique.

L’exigence d’être confiné dans un espace familial souvent restreint en proximité des référents parentaux et de la fratrie avec lesquels les liens se caractérisent par des tensions et des conflits parfois aigus, renforce les situations d’agressivité, potentiellement dangereuses. Les difficultés des familles, qui déjà appellent à l’aide face à un vivre ensemble très éprouvant, voire impossible, risquent de s’intensifier, et vont nécessiter des besoins accrus en termes de soutien à la parentalité. Au sein de cellules familiales où habituellement chacun se croise, s’évite pour ne pas se confronter physiquement, comment gérer l’excès de proximité souvent induit par la promiscuité des espaces de vie ? Comment gérer les frustrations, les dysfonctionnements, les risques parfois de surconsommation d’alcool, de tabac ou de drogues ? Quelles modalités d’isolements l’adolescent/le parent peuvent-ils créer pour éviter qu’une dispute n’éclate et surajoute dangereusement de la violence à un climat déjà explosif ?

Pour les jeunes qui sont accueillis dans des hébergements collectifs et pour lesquels aucune solution de dégagement familial provisoire, comme il est préconisé, n’est possible, le confinement peut renvoyer à la notion angoissante d’enfermement et associée à un sentiment de solitude. Les espaces intérieurs n’ont pas été conçus pour vivre dans cette configuration. De plus, les espaces extérieurs n’existent pas toujours. Dans ce contexte, les rapports de force entre jeunes et avec les adultes risquent de croître. La créativité des prises en charges éducatives, des espaces de parole possible, devient essentiel à inventer.

Pour les adolescents et jeunes majeurs incarcérés dont les parloirs ont été suspendus, le vécu d’abandon peut s’accentuer, en lien avec des histoires de vie déjà marquées par les ruptures de liens, où la confrontation encore plus marquée avec soi même attise l’angoisse. Une vigilance s’impose par rapport à des comportements de repli et des risques suicidaires. Même si le non renouvellement de mandats de dépôt pour certaines situations sera favorablement étudié, il reste la difficulté accrue à pouvoir trouver des lieux de placements ou des familles d’accueils encore en capacité d’accepter la venue de ces jeunes.  

Les interventions de l’ensemble du personnel qui travaille dans chaque service et qui cherche à s’adapter à une situation professionnelle inédite nécessite aussi une vigilance particulière, une reconnaissance professionnelle, ainsi que la prise en compte des risques sanitaires auxquels les agents sont exposés. Comment faire face aux situations de stress, aux sentiments d’impuissance des professionnels ? Comment gérer la culpabilité de ne pouvoir apporter suffisamment de soutien, d’aide, au public dont nous avons la charge ?

Beaucoup de psychologues dont les services sont fermés restent joignables par téléphone. Ils peuvent être contactés par rapport aux situations complexes, d’urgence, mais également pour aider à penser les mouvements d’angoisse, de violence, à prendre en compte la surcharge d’éléments d’ordre dépressifs. Les entretiens par téléphone, avec ou pas l’appui de l’image, en fonction de la pertinence des situations s’offrent ainsi comme une possibilité de maintenir un espace de parole, sans jugement, qui peut permettre d’apaiser des vécus anxieux et des peurs. L’adolescent(e), la famille, mais également les équipes, savent qu’ils peuvent faire appel et ne pas rester seul(e)s.

Il reste néanmoins à souligner que rien n’a été pensé en amont pour favoriser le télétravail des professionnels qui manquent de moyens techniques appropriés. Les psychologues sont à ce niveau largement oubliés par l’administration qui ne met pas à disposition les outils numériques indispensable à la garantie du maintien de la continuité du service public. Actuellement, le télétravail repose uniquement sur les possibilités techniques personnelles des psychologues, ce qui pose un ensemble de questions liées à la confidentialité et la protection des données.

La reprise prochaine de l’ensemble des missions sera empreinte de toutes ces expériences, réflexions, aménagements. La mise au travail des empêchements mais également des créativités que chacun des professionnels s’est autorisé à mettre à l’épreuve, devra être un temps essentiel, potentiellement fécond, à reprendre pour l’institution.

Nous espérons qu’au-delà de ce temps suspendu au niveau national, potentiellement traumatique pour un certain nombre de personnes, un changement de paradigme pourra s’instaurer dans le vivre ensemble et le travailler collectivement, préparant un dialogue social entre les organisations professionnelles et l’administration d’une toute autre teneur.

Martine RAVINEAU

Commission justice

 

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